Profession révoltée

Journal d'un kinésithérapeute écoeuré

1. Lente descente aux enfers

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Pour mieux comprendre, il me faut revenir sur mes pas, non pour voir ce que les autres ont fait ou non, mais pour suivre pas à pas ce chemin qui d’enthousiasme en cruelles déceptions, nous mène à la solitude absolue.

Pourtant j’y ai cru, je vous jure.

J’y ai tellement cru que je ne voyais plus que, comme tant d’autre, je n’étais qu’un médecin raté, un refusé de ce sacro-saint numerus clausus qui n’entrouvrait les portes de la profession un instant rêvée, qu’à ceux qui étaient en mesure de bachoter, d’user de leurs relations, de recracher leur mémoire en croix dans les cases des « questions à choix multiples ».

Un instant, on ne sait pas pourquoi, on se rêve médecin. Du moins c’était mon cas. Mais le médecin dont je rêvais n’était déjà plus de ce monde. Il était pétri de la pensée des lumières, se nourrissait de philosophie et d’humanités quand déjà on ne voulait plus que des scientifiques purs et durs, durs, surtout.

Alors, heureux de trouver un exutoire, on oublie bien vite l’errance et on se jette à corps perdu, ce corps jeune et plein d’entrain qui ne egarde rien du pourquoi de ses actes.

La plume va bon train dans des carnets secrets, l’esprit plonge dans les délices du massage, rêve de guérir l’humanité de ses plaies et bosses, un instant marche sur les pas d’une grande dame, dans les traces d’une nouvelle venue qui trouble un peu la soupe servie de cours en cours et de stages en stages avec son anti-gymnastique.

Mais on tient le coup, on se prend à rêver, on fait la fête entre collègues, émonctoire à la pression d’un diplôme qui approche.

Et déjà on déchante, car les yeux et le cœur y voient plus clair que la raison.

On entre dans des services, on palie gratuitement aux manques cruels d’effectifs (déjà), on coche soigneusement les cartes perforées des patients égrenés en des matinées fantômes : il faut en avoir vu le nombre, sans que nul ne vienne voir à quoi les mains œuvrent. Et lorsque le troupeau des internes, externes, patrons entre sans frapper pour la visite, il convient d’apprendre à lever les mains, à se faire discret, petit, dans un coin de la pièce. Rares seront ceux qui prendront au sérieux l’acte en cours, qui auront un mot, un signe d’intérêt pour ce que les mains tissent dans l’expérience du patient devenu un numéro porte ou fenêtre, selon la place de son lit dans la pièce, réduit à son genou, sa prothèse, sa hernie.

Avec l’énergie de la jeunesse, on tente de dire son mot : les études ne nous apprennent pas que des techniques, mais aussi la soumission à un ordre immuable. Les idées et la pensée y sont mal venues, mal vécues.

La pression lors des oraux d’examen vous invite à rentrer bien vite dans le rang.

On vous clame le serment d’Hippocrate, sans un regard pour le cout de la formation. On vous dit (si, si) que votre devoir est de soigner en votre âme et conscience, en éloignant l’appât du gain. On vous assène le code de déontologie des médecins, en regrettant, déjà, que la profession n’ait pas le sien.

Puis on file doux vers sa tâche quotidienne, diplôme en poche, et, dès le premier remplacement, on s’aperçoit bien vite que quelque chose ne colle pas : le soin n’est pas toujours le premier souci, l’éducation du patient encore moins, et la succession des actes est le gage d’une vie honorable, d’un train de notable qui cherche absolument à rejoindre le nirvana médical qui, de fait vous ignore.

On travaille pourtant, on se forme, on s’informe, on ne cesse de chercher, on se réfugie même dans une folie travailleuse qui laisse sur le bord de la route familles et amis. Il faut briller par la quantité, seule valeur qui, au fil des ans, prend le dessus.

On suit vaguement, de loin, la volonté de ces syndicats qui ne cessent de s’affronter, de créer un « ordre », seul gage à leurs yeux de la respectabilité professionnelle, seul point aussi sur lequel ils sont tous d’accord.

On suit de loin, parce que, si vous choisissez de respecter un minimum vos patients, la fortune est de moins en moins au rendez-vous, sauf à devenir de simples techniciens, des « ingénieurs » du corps en souffrance et des électrodes comme panacée, béquille, fard.

Tu t’interroges, bien sûr. Tu te dis que tu devrais y entrer, dire ton mot. Mais le temps manque cruellement, et l’argent aussi (les divorces ont un coût et les mômes de la séparation appellent des moyens que les autres n’exigent pas).

Jusqu’au jour où tu reçois un volumineux questionnaire dont tu demandes quel usage en fera l’ordre en cours de constitution, imposé sans aucune discussion sur la seule revendication de ces groupuscules syndicaux qui monopolisent le territoire sans se poser la question de ton malaise. Ils te gavent de leurs revues vantant les mérites de leurs négociations, de leurs lobbyings dans les couloirs d’une Assemblée qui ne sait rien de cette profession trop peu nombreuse pour valoir quelque chose en terme électoral.

Trente ans ont passé, et, comme tu n’as rien dit, comme, lorsque tu disais, on t’a prié de fermer ta gueule, te regardant de haut dès lors que tu ne vantais pas les mérites du libéralisme dogmatique, et te voila devant le bébé. Tu sais qu’il est trop tard, mais tu ne te sens pas de rejoindre ce truc.

Le sommet est atteint lorsque tu reçois le « code de déontologie » fomenté en quelques souterrains, par quelques professionnels dont tu ne connais rien, sinon qu’ils sont passés avec armes et bagages, de leur étiquette syndicale à la responsabilité ordinale : une sorte de recyclage écologique…

XL

Manosque, 10 août 2011

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Written by professionrevoltee

août 12, 2011 à 5:11

Publié dans Uncategorized

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