Profession révoltée

Journal d'un kinésithérapeute écoeuré

Archive for septembre 2011

3. Le silence est de mise

leave a comment »

Je lis attentivement, ne serait-ce pour ne point signer ma mise à mort suspectée.je vais d’étonnements en étonnements, et, bien sûr, j’en fais part aux collègues (ceux qui me tombent sous la main : ils ne sont pas nombreux, et qu’ils veuillent bien excuser mes coups de gueule et de griffe).

L’étonnement qui me gagne est alors supplanté par l’effroi et la stupeur : aucun n’a lu dans le détail le code de déontologie imposé par l’ordre avant de le signer. Tous ont accepté sans état d’âme, rempli leur questionnaire d’inquisition, sans se poser la moindre question, et même si parfois ce fut à contre cœur mais sans savoir vraiment pourquoi.

Tous m’invitent à me taire, à plonger ma tête dans le sable, à ne rien dire, à accepter…

Que dire d’un milieu professionnel en proie à une telle crise intellectuelle ?

Que penser d’une profession qui signe sans réfléchir, accepte les élucubrations d’une minorité de ses membres sans la moindre protestation, sans le moindre débat et en invitant les récalcitrants à entrer dans le rang ?

Je lis donc. Je passe sur la préface et l’historique déjà commentés ci-dessus. De contradictions en dogmes établis, le texte qui m’est proposé est un tissu dont le seul objectif est de m’imposer des règles d’exercice sans recherche, sans questionnements. On me demande ici de devenir un technicien sans état d’âme, sourd aux complexités des humains qui poussent ma porte, fermé à toute recherche, appliquant les protocoles imposés sans la moindre interrogation.

En voici quelques extraits (quelques perles, devrais-je dire) :

« Art. R.4321-59. Dans les limites fixées par la loi (que la loi soit bonne ou non ne fait pas question), le masseur-kinésithérapeute est libre de ses actes qui sont ceux qu’il estime les plus appropriés en la circonstance (on voit déjà ici poindre le nez de la liberté conditionnelle) ». On pourrait se satisfaire d’un tel article s’il n’était, un peu plus loin contredit :

« Art. R.4321-65. Le masseur-kinésithérapeute ne divulgue pas dans les milieux professionnels une nouvelle pratique insuffisamment éprouvée sans accompagner sa communication des réserves qui s’imposent. Il ne fait pas une telle divulgation auprès d’un public non professionnel. » Voilà déjà le terrain bien balisé : hors les valeurs sûres éprouvées (Par qui, comment ? La chanson n’en parle pas), le bon kinésithérapeute est celui qui ne cherche pas à innover, ni à éprouver dans sa pratique la validité de méthodes non approuvées par l’Etat, ou les membres de l’ordre.

– Sans doute est-ce pour contourner l’article R.4321-78 qui stipule : « Sont interdites la facilité accordée ou la complicité avec quiconque se livre à l’exercice illégal de la masso-kinésithérapie », que nos éminents et doctes responsables ont fait la proposition suicidaire de créer une profession d’ « aides-kinésithérapeutes » ? Etrange attitude en vérité qui ne peut qu’arranger les industriels de la profession qui déjà, et depuis longtemps ne touchent plus un patient pour émarger aux commissions diverses de la formation professionnelle, de la retraite et autres hautes autorités sous la banderole de leurs syndicats et ordre, en faisan trimer moyennant rétrocessions honorables leurs assistants sans s’émouvoir de ces salariats déguisés. Mais peut-être s’agit-il, là encore, de défendre « l’honneur de la profession » (sic) ?

Les articles R.4321-80 et R.4321-81 sont sans doute ceux qui marqueront d’une pierre noire l’entrée en récession de toute une profession. « Dès lors qu’il a accepté de répondre à une demande, le masseur-kinésithérapeute s’engage personnellement à assurer au patient des soins consciencieux, attentifs et fondés sur les données actuelles de la science » (Art. R. 4321-80). « Le masseur-kinésithérapeute élabore toujours son diagnostic avec le plus grand soin, en s’aidant dans toute la mesure du possible des méthodes scientifiques les mieux adaptées et, s’il y a lieu, de concours appropriés » (Art. R.4321-81). Ici donc se referme la trappe car il n’est dit nulle part ce que sont les données actuelles de la science, ni les méthodes scientifiques les mieux adaptées, ni qui décidera de celles-ci, ni comment. Nous voilà rivé devant le patient à appliquer des règles non définies, qui pourront être fixées arbitrairement par des scientifiques autoproclamés (et il semble que certains au sein même de l’ordre aient cette prétention). Ceux qui ont élaboré un tel texte ont oublié l’adage de l’abbaye de Thélème : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme». Sans doute seraient-ils inspirés de revenir à une culture plus large que le scientisme en vogue parmi les affidés des gouvernements postmodernes.

Je pourrais revenir encore sur les articles suivant qui vont tous dans le même sens : une notion d’honoraires « fixés avec tact et mesure » (Art. R.4321-98) (Sic), dont tout le monde sait qu’aucun praticien n’est en droit de le fixer par lui-même sauf à transgresser les règles de conventionnement qui lui imposent de vivre au bord du gouffre de la misère. Mais nos chers collègues ordinés savent pertinemment ce qu’il en est, ayant eux-mêmes contribué à l’appauvrissement de la profession en refusant de débattre de ce sujet depuis plus de dix ans.

Je pourrais encore stipendier l’Art. R. 4321-99 qui impose que les praticiens « entretiennent entre eux des rapports de bonne confraternité» (sic), mais qui ignore cette foire d’empoigne que l’appât du gain génère en transformant chacun en loup pour l’autre, et en particulier pour celui qui, naïf et désargenté, cherche à entrer dans l’arène avec encore quelques croyances en son métier : gare ! Il lui faudra bien vite déchanter !

Je pourrais encore vous parler des articles R. 4321-123 et 124 qui imposent aux professionnels de ne rien faire hors contexte conventionnel sans l’accord de l’ordre, bouclant ainsi la boucle de la mainmise d’une poignée de praticiens adeptes de l’ordre et de sa déontologie sur tout le reste de la profession qui n’a rien demandé.

Mais on me dira comme on me le répète sans cesse que je grossis le trait, que je vois tout en noir et que tous les professionnels ne sont pas de cette trempe, ce que je reconnais fort bien. J’en connais dont le souci de précision, l’engagement pour leurs patients est sans faille. J’en connais qui depuis très longtemps ont exploré des voies alternatives avec un franc succès, y compris scientifique. J’en connais aussi qui savent entrouvrir leur porte à une confraternité sans œillères.

Mais comment se fait-il qu’une majorité de praticiens agissant avec intelligence en leurs cabinets acceptent depuis si longtemps d’être représentés par de si tristes sires qui piétinent avec panache l’honneur d’une profession qu’ils prétendent défendre en l’enfonçant toujours d’avantage ?

Quelle sociologie pourrait expliquer l’individualisme forcené, la peur et l’absence de pensée, de sens critique, de capacité à faire valoir des valeurs autres que celles de la rentabilité, le commerce de techniques appliquées sans grandeur d’âme ?

Qu’est-ce qui fait que toute une profession ait pu se laisser gruger à ce point et livre son triste sort à des goujats en mal de pouvoir, habitués qu’ils sont à faire du clientélisme dans les couloirs de politiques ignorants, laissant la grande majorité de leurs confrères dans la panade d’un travail toujours moins rémunérateur, sauf à ouvrir les bras à un productivisme sordide où le patient n’est plus qu’une ligne dans la comptabilité ?

Voilà les questions que je me pose après trente années de déceptions successives. Voilà celles que je ressasse sans cesse sans jamais qu’entre nous ne pointe la moindre réponse sinon la fuite.

XL

12 septembre 2012

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Written by professionrevoltee

septembre 14, 2011 at 5:11

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