Profession révoltée

Journal d'un kinésithérapeute écoeuré

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7. Une ondée de résistance

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(Ecrit dans la marge du congrès du syndicat Alizé, à Montpellier, les 28 et 229 septembre 2012)

Toujours quelque chose me ramène où je pensais ne pas aller. Trente années à maugréer de ne pouvoir partager mes espoirs, proche tant de fois d’abandonner la partie, tant le poids de l’amère nullité est envahissant dans mon corps de métier.

Je réfléchis à ces trente ans de solitude absolue non comme une amertume, mais comme l’opportunité, en contre coup de l’enfermement professionnel, d’explorer d’autres territoires possibles, de ne pas en rester à l’application sans âme de « techniques » un jour apprises qui, sous l’influence du « marché » ont fini par envahir tout le territoire.

Alors que tout n’était qu’incitation à rendre mon tablier, me voilà, en quatre ans, appelé à parler de cette expérience qui fait de chaque patient/élève un être unique en son genre, ne se prêtant à aucun étude « randomisée », de cette relation particulière avec un être vivant dans un environnement précis.

Me voilà « appelé », sans avoir vraiment demandé. Et à chaque répétition de cet événement singulier, me voilà nourri non dans mes certitudes, dont je me méfierais comme de la peste si elles advenaient, mais plutôt enrichi dans mes questions sans réponse.

Je suis sur cette bande étroite, j’écoute avec attention les discours qui se font écho de la lutte entreprise par le « marché » pour faire d’un métier l’ombre de lui-même.

J’entends, derrière des paroles très techniques, cette volonté d’adaptation à un milieu dont l’humain peu à peu s’absente.

Ceux qui parlent le font de bonne foi. Il n’est pas possible de leur reprocher une faille, leurs paroles tiennent d’un raisonnement clair : le monde m’impose d’exercer de plus en plus vite, avec toujours plus de patients en souffrance ; je dois donc répondre, même mal payé à cette immense océan de peines qu’une société inflige à ses membres. Je sais que la moindre contestation de cet état me mènerait à une remise en cause de ce que je suis, de mon petit confort établi, de mes petites routines, alors je trouve les outils techniques de mon adaptation, et les plus chanceux, ceux qui ont argent et foi en celle-ci sont là pour, à l’aide de crédits bancaires à taux usuraires, me fournir les appuis techniques de mon adaptation. L’Etat met même à ma portée les bureaux d’études et les crédits de recherche « sans limite » dont je pourrais avoir besoin, du moment que mes études prouvent la validité de la démarche insidieusement imposée.

Nous voilà navigant sur le lac salé de la soumission inconsciente à des « normes », de la participation docile à l’élaboration des « référentiels » dont l’administration a besoin pour distinguer les bons des mauvais.

Et le mauvais, en l’occurrence, penche toujours du côté de l’humain, de l’hors-norme, de l’impossible mise en chiffre et en colonne de cette chose évanescente et éphémère qu’est la vie.

Le drame est ici : qu’un peu de pensée soit aussi effrayant pour l’ensemble d’une profession, par manque de culture. Dans nos instituts, on ne cherche pas les têtes bien faites, capables de se penser en train d’agir, mais des têtes bourrées de prétentions techniques à appliquer avec un minimum d’état d’âme.

Comme nul humain ne peut vivre sans état d’âme, il en résulte un malaise bien délicat à dissiper… Et des proies faciles pour une mentalité libérale qui caresse les praticiens dans le sens du poil : celui qui invite chacun à s’en sortir, sans la nécessité des autres.

La profession de kinésithérapeute, n’est pas seulement sinistrée du fait d’une société où elle n’aurait pas sa place, mais, surtout, par les agissements sans scrupules d’une partie de son propre corps. Autrement dit, cette profession est atteinte d’un cancer, et en a nié l’existence longtemps.

La voilà qui se réveille, puisque, ordre oblige, trop c’est trop, mais le cancer qui la mine a déjà rongé une bonne part de sa possibilité d’existence, lançant nombre d’entre nous dans une folle course à la survie, où la multiplication des actes et les petits compromis, pour simplement gagner un peu sa vie, sont devenus banalités, sous l’œil amusé et concupiscent de l’Etat et de ses institutions sociales, qui voient toujours d’un bon œil un tel suicide collectif, susceptible un jour de leur permettre de somptueuses économies.

Il en est qui se réveillent, d’autres qui n’ont jamais dormi, qui ont tenté, dans l’ombre des crapules, de cultiver autre chose pour métier indissociable d’une pensée humaniste de la médecine. Parce que nous touchons, parce que nous prenons nécessairement le temps, ce ne sont pas seulement des patients que nous traitons, mais bien des humains que nous recevons.

Les fossoyeurs que sont devenus les syndicats historiques, et leurs tentacules ordinaux avaient bien compris qu’il fallait couper cette source constante de renaissance qui siège dans nos rapports humains. Alors, jamais les bonnes questions ne furent posées, ou, lorsqu’elles affleuraient, il fallait, illico, poser couvercle sur ce qui risquait de déboulonner les hommes de marbres qui émargent, en jetons de présence, dans toutes les institutions qui corsètent un métier.

Il était évident pourtant qu’une telle tentation criminelle ne pourrait durer. Il semble qu’un frémissement, un regain, une germination se fasse jour. On m’appelle comme engrais d’un métier qui se cherche, qui, au croisement de son destin, cherche son chemin.

Ma colère constante depuis trente ans, les graines de révolte semées, trouvent enfin quelques mains pour en recueillir le fruit. J’entre, un peu hésitant, dans un amphithéâtre historique, me contente de lire ce que ma vie de recherche m’invite à dire, sans rien lâcher pour ne pas me perdre, avec la crainte de ne pas être compris d’un métier dont je me suis, trente années durant, senti rejeté.

L’âge est venu avec son lot de prudence, j’entre quand même, puisque de belles âmes ont allumé la lumière. Simplement, j’attire l’attention sur la longueur du chemin à parcourir pour qu’enfin un métier cesse de ne plus croire en sa destinée, et se réapproprie les outils humains qui furent les siens et que certains ont dû développer dans la clandestinité. Il est l’heure d’ouvrir les yeux et de faire carburer nos intelligences, sans tomber dans les pièges que les fossoyeurs ne manqueront pas de creuser sous nos pieds.

Xavier Lainé, 29 – 30 septembre 2012

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Written by professionrevoltee

octobre 6, 2012 at 4:46

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