Profession révoltée

Journal d'un kinésithérapeute écoeuré

Archive for juin 2013

9. Et puis, finalement…

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C’est difficile de sortir d’une habitude de mutisme. C’est difficile d’avoir été, en tant que salarié, un des représentants tonitruant d’un syndicalisme des certitudes. C’est difficile d’avoir été, et puis, du jour où le sort provoqué s’en mêle de se retrouver seul.

On arrive dans le monde prétendu libéral, avec des idées de confraternité, de quelque chose à partager qui soit au-delà des opinions forgées sur le monde tel qu’il va ou non, la société et ses développements. On arrive, et puis très vite on tombe de haut.

On découvre un monde inconnu jusque là où chacun se doit de jouer des coudes, non pour le service à rendre mais pour s’assurer revenu. Et c’est un autre monde.

Et quand, déjà, on arrive un peu défait d’avoir subi harcèlement moral avant l’heure pour des opinions taxées de délictueuses, alors. On s’enfonce.
On s’enfonce et on apprend. On apprend qu’il est finalement bien plus confortable de se barder de certitudes, mais que ce n’est pas un rempart suffisant contre la faiblesse de vivre en humain.
Mais on est seul, voyez-vous, dans cette jungle du monde qui se dit libéral. On est seul. On tente d’y survivre quand on n’a pas la force de s’y tailler pouvoir.

Il y a ceux qui savent aller où il faut, faire fructifier finances, et donc reconnaissance.
Car il faut bien dire ceci que dans ce monde là, ce n’est pas seulement une question de compétence qui s’impose, mais bien celle de savoir se faire entendre, de s’infiltrer où le pouvoir est. Et dans ce monde le pouvoir n’est qu’à la condition expresse d’en avoir les moyens.

Alors, si tu es trop poète ou trop démoli déjà par un système qui en trente ans s’est institué en broyeur d’âmes, c’est bien difficile de trouver ta place.
Et puis, pour peu que tu viennes de ce monde salarié où l’engagement militant n’a pas le même sens, tu te retrouves à priori suspect, du moins pour certains esprits forgés aux certitudes inverses des tiennes.
Réduit à l’intensité d’une solitude absolue, proie d’un monde qui ne regarde de ta pratique que le vernis notable, tu te mets à réfléchir, à t’enfermer dans ton versant poète, mais c’est pour ne pas sombrer.
C’est difficile de parler dans un contexte de concurrence, même si tu ne vois pas les choses de cet œil.
Alors tu réfléchis encore, mais c’est pour constater que ton écart avec le monde de ton métier se creuse. C’est une béance de plus en plus grande jusqu’au jour où celui-là veut t’imposer un « ordre », organisme bien contestable sur la forme comme au fond. Tu ne te reconnais pas dans cette nouvelle institution, ne comprends pas qu’on veuille te faire payer le droit d’exercer un métier que tu as pratiqué trente années gratuitement. Tu observes et étudie les textes fondateurs. Tu y trouves tant à redire que tu te questionnes encore sur la nécessité même de te prévaloir encore de ce diplôme.

Comme tu ne trouves personne avec qui partager tes doutes, tu balances sur internet ton infime coup de gueule, et le voilà recueilli par d’autres oreilles qui ailleurs, et sur d’autres critères, sont dans le même rejet.
Te voilà sollicité, après toutes ces années, à partager tes recherches.

Tant habitué à te taire qu’il t’est particulièrement délicat d’aligner trois mots en public sans angoisse. Tant de temps passé dans la crainte des jugements qu’ouvrir la bouche devient un problème !
Puis te voilà embarqué sur une liste. Tu acceptes même d’être en situation d’élu, avec le secret espoir que peut-être ta barque de marginalité, qui ne t’es pas réservée, pourrait enfin s’exprimer par ta voix. Tu vas de congrès en congrès tenter encore de dire, toujours avec la peur au ventre de ne pas savoir dire, avec les bons critères, ceux que la science du moment reconnaît comme valide, les bons mots, les thèses et théories qui sauraient non pas convaincre mais introduire un fragment d’humanité où tant ne voient qu’organes blessés à réparer.
Tu tentes d’honorer de ta présence l’institution où peu de collègues t’ont élu. Tu voudrais y être le représentant de cette foule anonyme qui a déserté tous les combats, persuadée que plus personne ne saurait encore s’intéresser à son sort. Ils s’abstiennent de tout, pris dans l’engrenage d’une survie à grand coups de multiplication des actes, de charges en augmentation constantes tandis que leurs revenus stagnent ou régressent.
Ils courbent l’échine et se taisent. Ils sont coincés entre le marteau des apparences et l’enclume des obligations administratives et légales. Ils sont comme toi : si on leur demandait de dire ce qui ne va pas, ils ne sauraient en préciser les moindres contours. Ils savent seulement que ça ne va pas, rentrent chez eux épuisés, seuls, s’endorment devant TF1 qui leur lave copieusement la cervelle. Ils sont proie dépourvue de défenses sous le joug des rapaces.
On leur dit tellement que, s’ils ne s’en sortent pas, c’est qu’ils ne savent pas y faire qu’ils finissent par le croire, par se croire incapables, lorsqu’ils reçoivent leurs « statistiques » qui les classe irrémédiablement dans le quartile inférieur du nombre d’actes effectués dans leur région. Ils ne comprennent pas comment c’est possible, travaillant toujours plus, de vivre toujours plus mal.

Tu es comme eux : c’est comme si un mode d’emploi te manquait qui serait sésame à un confort de vie dont tu n’as toujours fait que rêver, sans jamais pouvoir l’atteindre.
Et on te dit encore que tu ne sais pas faire, mais nul ne viendrait te donner quelque outil. On te laisse avec cette somptueuse impression de vie ratée !

Tu vas consciencieusement dans les réunions. Tu en vois piaffer, s’invectiver, brandir actes, lois et procédures. Tu ne comprends rien de cette nécessité là : tu as tellement pris le plis de vivre hors !
Alors tu t’interroges sur ta place. Tu te demandes si, finalement, le silence et la solitude ne seraient pas préférables à ces lieux de « lumière » où tu ne sais rien dire sinon regarder défiler les heures.
Tu émets des doutes qui sont interprétés comme des signes de démission. Mais tu ne sais pas ; tu ne demandes pas mieux que de t’investir, mais, comme le renard du petit prince, tu aimerais qu’on t’apprivoise, qu’on t’ouvre le chemin, qu’on te facilite la voix.
Et quand enfin tu prends la parole, tu te sens gourd, hésitant. Tu as peur d’en dire trop, ou pas assez. Tu t’inquiètes de tes mots qui pourraient ne pas être compris, ni pris pour ce qu’ils sont.

C’est un drôle de phénomène que de vivre, de se retourner et de regarder sa trajectoire, de découvrir qu’elle ne fut que chemins de traverse, brouillon d’où émerge une pensée sans dogmes ni assurances. Il serait temps d’en tirer quelque chose. Les voies universitaires qui te sont toujours fermées, et ce fut toujours ainsi, te manquent, sans doute, qui te permettraient de bâtir tes plans, de ranger ce qui vient dans les cases dont les cerveaux mieux construits que le tien ont besoin pour te comprendre.

Tu ouvres la bouche. Tu tentes d’articuler cette voix des sans voix qui est devenu la tienne. Et puis tu t’en vas, inquiet.
Et puis finalement tu restes, avec secret espoir d’apprendre à exister, juste avant la fin, parmi ceux qui furent consœurs et confrères, et non concurrents, n’en déplaisent aux dogmatiques.

Xavier Lainé – TER Marseille/ Manosque, 27 juin 2013

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Written by professionrevoltee

juin 30, 2013 at 5:47

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