Profession révoltée

Journal d'un kinésithérapeute écoeuré

2. Les révisionnistes à l’œuvre

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Mais comment un gouvernement de la République, qui a porté au préambule de sa constitution les bases jetées par le Conseil National de la Résistance, a pu se laisser endormir par les représentants d’un ordre professionnel imposé sans discussion au sein de la profession ?

Monsieur Couratier et sa bande ont beau faire des gesticulations pour justifier leur présence, l’avenir qu’ils nous présentent, certes, ne peut que nous faire peur.

Le code de déontologie(1) adopté, une fois de plus sans discussion au sein de ce beau corps de métier rendu mutique par des années d’absence à lui-même, nous est présenté comme « la science de ce qu’il faut faire » (sic).

Revenons donc à l’étymologie (in Dictionnaire historique de la langue française) : « le mot didactique Déontologie, est attesté pour la première fois en 1825 dans l’Essai sur la nomenclature et la classification des principales branches d’Art et Science, ouvrage traduit du philosophe Jeremy Bentham (2). Il est emprunté à l’anglais deontology, formé du grec to deon « ce qu’il convient de faire », de deîn « lier, attacher » au propre et au figuré, et de logos « le discours, la doctrine ». » 

Voilà qui laisse bien mal augurer pour le développement d’une profession dès lors qu’un ordre vient imposer à ses membres supposés ce qu’ils doivent faire au nom d’une doctrine dont l’élaboration leur a échappé.

Nos fiers élus nationaux ne s’arrêtent pas là dans l’ignominie. Les voilà qui s’appuient sur l’histoire en la réécrivant à leur manière.

De la grande confusion historique entre les organismes professionnels imposés par les Etats successifs et le mouvement propre aux travailleurs de tous corps de métiers, on tire ce qu’on veut dans une bouillie qui permet de justifier l’injustifiable.

Cette oscillation permanente dans l’histoire entre institutions corporatistes et syndicat a toujours permis aux forces les plus réactionnaires d’imposer leur point de vue en considérant le petit peuple comme trop inculte pour se mêler de ses propres affaires.

On n’hésite pas donc à faire état des ordres imposés par un Etat français collaborationniste et totalitaire. On mentionne bien la dissolution de ces institutions à la libération par le gouvernement de la libération. Mais par une pirouette acrobatique, on salue ceux qui de 1945 à 1949, sous la poussée de la frange la plus réactionnaire de la médecine, rétablirent un Ordre des médecins qui n’a jamais brillé par sa capacité à faire évoluer la médecine sur le plan de son humanité, se taisant sur les dérives scientistes dont ce début de XXIème siècle voit les effets pervers se multiplier.

Oui, nous rêvons de faire bégayer l’histoire, car à s’en référer à de telles périodes, et à s’appuyer sur les forces les plus veules d’une profession, celle-ci risque fort d’aller à reculons.

A la question posée par Alain Poirier, président de la commission Déontologie (il fait toujours bien, en France, d’apparaître président de quelque chose sur sa carte de visite) : « Qui, aujourd’hui conteste l’intérêt d’un code de déontologie ? », je répondrai : tous ceux qui auraient préféré des règles d’éthique adoptées après débat, par une profession capable de réfléchir à ses pratiques, à un outil dogmatique qui, comme on le verra ne cherche qu’à imposer des « normes », cassant dans l’œuf toutes velléités de recherche et d’innovation.

« Par les temps qui courent, l’éthique tend à se réduire à la conformité et à l’exactitude des protocoles techniques et des postures socialement correctes des praticiens », écrivent Roland Gori et Marie-José Del Volgo dans « La santé totalitaire » (éditions Champs essais, 2009). On voit bien, avec l’émergence de cet ordre non voulu, et de ses règles de déontologie, comment une profession entière est en train de se vouer corps et âme aux dogmes d’une société qui entend faire passer l’humain sous les fourches caudines de ses phobies sécuritaires et normatives.
Imposer de tels dogmes est une incitation à fuir devant la question essentielle de l’humain et de sa place dans nos pratiques professionnelles.

Tout praticien, à un moment ou à un autre, se trouve confronté à la question de savoir ce qu’il doit à l’humain au travers de questions qu’il se pose à propos de son devoir envers ses patients », affirment les mêmes auteurs un peu plus loin.

La question de l’humain exclue des formations à visée de plus en plus techno-scientistes, les normes de travail édictées visant à pousser les praticiens à se conformer au risque de se voir rejetés. On voit bien qu’à vouloir imiter en pire ce que le corps médical n’a toujours pas totalement digéré, il nous faut lire le discours de responsabilité de nos nouveaux notables à l’envers de ce qu’il signifie.

Il s’agit, en s’appuyant sur une version réactionnaire de l’histoire, de contraindre toute une profession au naufrage, déjà largement entamé de longue date par les bévues, atermoiements et victoires à la Pyrrhus de ces doctes dirigeants passés de leur casquette syndicale au chapeau ordinal avec la ferme intention de nous imposer leurs propres visions, sans aucun débat démocratique.

XL

Manosque, 23 août 2011

(1) Code de déontologie des Masseurs-kinésithérapeutes, Première édition 2008 

(2) Jeremy Bentham fut un des philosophes fondateurs de la pensée utilitariste. Son influence s’est exercée sur tous les penseurs du développement des sociétés occidentales, dont Adam Smith, un des pères de la pensée capitaliste. On le voit les références ont la peau dure. Pour en savoir plus : lire sa biographie ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jeremy_Bentham

Written by professionrevoltee

août 24, 2011 at 4:51

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1. Lente descente aux enfers

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Pour mieux comprendre, il me faut revenir sur mes pas, non pour voir ce que les autres ont fait ou non, mais pour suivre pas à pas ce chemin qui d’enthousiasme en cruelles déceptions, nous mène à la solitude absolue.

Pourtant j’y ai cru, je vous jure.

J’y ai tellement cru que je ne voyais plus que, comme tant d’autre, je n’étais qu’un médecin raté, un refusé de ce sacro-saint numerus clausus qui n’entrouvrait les portes de la profession un instant rêvée, qu’à ceux qui étaient en mesure de bachoter, d’user de leurs relations, de recracher leur mémoire en croix dans les cases des « questions à choix multiples ».

Un instant, on ne sait pas pourquoi, on se rêve médecin. Du moins c’était mon cas. Mais le médecin dont je rêvais n’était déjà plus de ce monde. Il était pétri de la pensée des lumières, se nourrissait de philosophie et d’humanités quand déjà on ne voulait plus que des scientifiques purs et durs, durs, surtout.

Alors, heureux de trouver un exutoire, on oublie bien vite l’errance et on se jette à corps perdu, ce corps jeune et plein d’entrain qui ne egarde rien du pourquoi de ses actes.

La plume va bon train dans des carnets secrets, l’esprit plonge dans les délices du massage, rêve de guérir l’humanité de ses plaies et bosses, un instant marche sur les pas d’une grande dame, dans les traces d’une nouvelle venue qui trouble un peu la soupe servie de cours en cours et de stages en stages avec son anti-gymnastique.

Mais on tient le coup, on se prend à rêver, on fait la fête entre collègues, émonctoire à la pression d’un diplôme qui approche.

Et déjà on déchante, car les yeux et le cœur y voient plus clair que la raison.

On entre dans des services, on palie gratuitement aux manques cruels d’effectifs (déjà), on coche soigneusement les cartes perforées des patients égrenés en des matinées fantômes : il faut en avoir vu le nombre, sans que nul ne vienne voir à quoi les mains œuvrent. Et lorsque le troupeau des internes, externes, patrons entre sans frapper pour la visite, il convient d’apprendre à lever les mains, à se faire discret, petit, dans un coin de la pièce. Rares seront ceux qui prendront au sérieux l’acte en cours, qui auront un mot, un signe d’intérêt pour ce que les mains tissent dans l’expérience du patient devenu un numéro porte ou fenêtre, selon la place de son lit dans la pièce, réduit à son genou, sa prothèse, sa hernie.

Avec l’énergie de la jeunesse, on tente de dire son mot : les études ne nous apprennent pas que des techniques, mais aussi la soumission à un ordre immuable. Les idées et la pensée y sont mal venues, mal vécues.

La pression lors des oraux d’examen vous invite à rentrer bien vite dans le rang.

On vous clame le serment d’Hippocrate, sans un regard pour le cout de la formation. On vous dit (si, si) que votre devoir est de soigner en votre âme et conscience, en éloignant l’appât du gain. On vous assène le code de déontologie des médecins, en regrettant, déjà, que la profession n’ait pas le sien.

Puis on file doux vers sa tâche quotidienne, diplôme en poche, et, dès le premier remplacement, on s’aperçoit bien vite que quelque chose ne colle pas : le soin n’est pas toujours le premier souci, l’éducation du patient encore moins, et la succession des actes est le gage d’une vie honorable, d’un train de notable qui cherche absolument à rejoindre le nirvana médical qui, de fait vous ignore.

On travaille pourtant, on se forme, on s’informe, on ne cesse de chercher, on se réfugie même dans une folie travailleuse qui laisse sur le bord de la route familles et amis. Il faut briller par la quantité, seule valeur qui, au fil des ans, prend le dessus.

On suit vaguement, de loin, la volonté de ces syndicats qui ne cessent de s’affronter, de créer un « ordre », seul gage à leurs yeux de la respectabilité professionnelle, seul point aussi sur lequel ils sont tous d’accord.

On suit de loin, parce que, si vous choisissez de respecter un minimum vos patients, la fortune est de moins en moins au rendez-vous, sauf à devenir de simples techniciens, des « ingénieurs » du corps en souffrance et des électrodes comme panacée, béquille, fard.

Tu t’interroges, bien sûr. Tu te dis que tu devrais y entrer, dire ton mot. Mais le temps manque cruellement, et l’argent aussi (les divorces ont un coût et les mômes de la séparation appellent des moyens que les autres n’exigent pas).

Jusqu’au jour où tu reçois un volumineux questionnaire dont tu demandes quel usage en fera l’ordre en cours de constitution, imposé sans aucune discussion sur la seule revendication de ces groupuscules syndicaux qui monopolisent le territoire sans se poser la question de ton malaise. Ils te gavent de leurs revues vantant les mérites de leurs négociations, de leurs lobbyings dans les couloirs d’une Assemblée qui ne sait rien de cette profession trop peu nombreuse pour valoir quelque chose en terme électoral.

Trente ans ont passé, et, comme tu n’as rien dit, comme, lorsque tu disais, on t’a prié de fermer ta gueule, te regardant de haut dès lors que tu ne vantais pas les mérites du libéralisme dogmatique, et te voila devant le bébé. Tu sais qu’il est trop tard, mais tu ne te sens pas de rejoindre ce truc.

Le sommet est atteint lorsque tu reçois le « code de déontologie » fomenté en quelques souterrains, par quelques professionnels dont tu ne connais rien, sinon qu’ils sont passés avec armes et bagages, de leur étiquette syndicale à la responsabilité ordinale : une sorte de recyclage écologique…

XL

Manosque, 10 août 2011

Written by professionrevoltee

août 12, 2011 at 5:11

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Avant-propos

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Je n’avais encore que très peu écrit sur ce qui fut (est encore, mais pour combien de temps ?) mon activité alimentaire depuis maintenant trente ans.

Il me faut y venir, non pour me plaindre (contrairement à ce que mon sous-titre pourrait laisser entendre), mais pour dire la profonde révolte qui est la mienne et que je crois partagée par un nombre grandissant de collègues (du moins si j’en juge les blogs ou les sites contestataires qui fleurissent ici et là).

Je ne crois pas quetoute une profession soit capable de se saborder avec autant d’élégance que la mienne.

Je ne crois pas non plus que ce fait soit le résultat d’une démarche consciente de la part des quelques  cinquante ou soixante mille kinésithérapeute que compte ce pays.

Non, je crois qu’il s’agit plutôt d’un lent glissement d’illusions en désillusions qui forge un inconscient commun et le guide d’un doigt sûr vers une forme de suicide collectif, sans rien lâcher des rêves et fausses apparences dont la plupart sont capables de faire un dogme qui les soutient, certes, mais les enfonce peu à peu, à la façon d’un tableau impressionniste, de reniements en négations, de petites tricheries, en sombres calculs de rentabilité, au risque de provoquer, sous peu, le séisme fatal.

On peut toujours nier l’existence des tremblements de terre et des tsunamis, jusqu’au jour où…

En septembre 1981, dans la folie de cette année bourrée d’espérances, j’obtenais mon sésame : je sortais dans les premiers de promotion avec mon « Diplôme d’état de Masseur-kinésithérapeute ».

Trente ans après, hier donc, 8 août 2011, je reçois une lettre d’avocat agissant sur commande du président d’un Conseil National de l’Ordre m’intimant de payer deux cent quatre vingt euros dans les huit jours. Faute de quoi, je m’expose à « une procédure disciplinaire emportant, notamment suspension et/ou interdiction d’exercer ». Et d’ajouter plus loin : cette « condamnation et/ou saisine […] vous mettrait en situation d’exercice illégal et/ou d’exercice non-conventionnel, dans l’éventualité où vous continuiez à exercer votre profession. »

Comment avons-nous pu en trente ans, en arriver à ce que certains collègues, auréolés de la gloire de faire partie d’un « ordre » professionnel avec délégation d’Etat, imposé sans discussion à une profession en difficulté de se penser dans son époque, puisse décider de la mort professionnelle de leurs collègues sans aucune discussion ni tentative de compréhension ?

C’est ce que je vais tenter, ici, par petites touches, mais sans prétendre à la moindre parcelle de vérité, de décrypter, juste pour me permettre, dix ans avant une retraite qui, par la grâce d’une réforme stupide, ne viendra sans doute pas, de transmettre le flambeau de la révolte, d’y inviter ceux qui croient encore à ce qu’ils font, qui ne s’imaginent pas en « techniciens » réparant les dégâts d’un système, mais en praticiens à part entière recevant entre leurs mains des humains en souffrance.

Mon écœurement n’aurait aucun sens, s’il ne devait contribuer à un réveil.

Manosque, 9 août 2011

Xavier Lainé

« Masseur-Kinésithérapeute diplômé d’Etat, 1981 »

Written by professionrevoltee

août 9, 2011 at 3:12

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